Au cœur de San Telmo, quartier historique et mythique de Buenos Aires, le touriste promène ses yeux embrumés de clichés: du Tango des trottoirs au football de la bombonera, de l’éternelle cigarette à Gardel au numéro 10 de Maradona…
Le pied rivé au pavé, le promeneur respire les effluves du Rio de la Plata. Il s’invente un navire à quai duquel descendit là quelque ancêtre venu d’Europe, la main jalousement refermée sur une hypothétique chance, pourquoi pas la fortune. Cet imaginaire fait désormais partie d’un itinéraire balisé par le marketing de l’industrie touristique.
Le voyageur alors s’évertue à un pas de côté, cherchant le quotidien sous la doublure, le différent autant que le semblable, le geste simple autant que singulier dans un monde globalisé.
Dans la calle [rue] Mexico, à même le pavé, grillent des morceaux de viande de bœuf, c’est le fameux « Asado » – littéralement la grillade – qui se prépare. Véritable institution culinaire et sociale de la société argentine, « El Asado » constitue autant le prétexte que le moyen de se retrouver en famille ou entre amis, de marquer un événement autant qu’un évènement en soi. Il est le moment choisi de « charlas » – discussions – chaleureuses et animées, le lieu idéal de l’entre soi, du lien social.

Sous le soleil indifférent nos morceaux de boeuf de deuxième choix s’offrent à la braise et s’apprêtent à tapisser les palais populaires de nos convives de la rue.
Bien loin de là, sur les marchés internationaux, les flux commerciaux de la viande bovine parachèvent leur mutation. En 1987, l’Europe, l’Australie et la Nouvelle-Zélande dominaient le commerce de la viande bovine. En Amérique du Sud, seule l’Argentine comptait, mais dans une faible mesure. Aujourd’hui, avec quelque 40% du marché de l’exportation mondiale, l’Amérique du Sud détermine le marché de la viande bovine. La valeur d’exportation de la viande brésilienne a ainsi triplé depuis 2004.
Pour autant, crise économique, libéralisme et concurrence internationale, sous la houlette des multinationales de l’agro alimentaire, le prix d’achat au producteur ne cesse de chuter en Argentine comme ailleurs. La politique du gouvernement n’aide pas qui en 2007 lançait une campagne populiste sur le thème « la viande est trop chère ». Le secteur se voit par ailleurs ici fortement concurrencé par la production intensive de soja exporté en Chine et côté en bourse à Rosario…
Le conflit social autour de la restructuration et des licenciements au sein de l’entreprise Kraft Foods Argentina – filiale du premier groupe mondial agro-alimentaire implanté en Argentine depuis 2000 – qui dure depuis juillet (grèves, luttes pour le respect du droit du travail, pressions, arrestations…) fait ici figure de grain de sable dans les rouages d’un capitalisme plus que jamais à son œuvre. La résistance est bien patente et vaut pour exemple dans un pays où les Argentins, pour les plus nombreux désargentés, mirent la nouvelle crise économique et lui trouvent un air de déjà vu. Un grain de sable qui pourrait devenir une plage sous le pavé de ces rues où se donne parfois quelque Asado…
Pierre Lalaude
Merci de nous informer tout en nous suggérant ce parfum unique de « carne asada » qui enveloppe le centre de B. A. à la mi-journée.